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L'assujettissement de l'Ukraine serait un signe avant-coureur de l'assujettissement de l'Europe !

Photo vedette : drapeaux de l'Ukraine et de l'UE | Open source

Cet article d'opinion a été écrit par Jean Marsia, Président de la Société Européenne de Défense INPV (S€D), Guy Buchsenschmidt, Vice-président de la S€D, Bruno Smet, Émile Peeters et Roland Guébel, les trois administrateurs de la S€D, ensemble écrite.

Le président Poutine a envahi l'Ukraine depuis le 24 février 2022, en violation des règles les plus élémentaires du droit international. De nombreux Européens sont frustrés par la relative passivité de l'Occident face à cette agression, qui a vu des soldats et des civils ukrainiens tués par des troupes russes folles. Ces Européens sont en colère mais pas surpris : nos militaires sont restés les bras croisés et ont assisté aux massacres de Vukovar et de Sarajevo, laissant le peuple rwandais à un sort cruel. Ils savent que nos options d'action sont limitées. Le veto de la chancelière Merkel et du président Sarkozy lors du Conseil atlantique de 2008 à Bucarest signifie que l'Ukraine ne fait pas partie de l'OTAN, qui ne peut intervenir que lorsqu'un conflit mondial menace. Cela pourrait rapidement devenir un problème nucléaire car la Russie a menacé d'utiliser ces armes en cas d'intervention occidentale. Le Conseil de l'Atlantique ne peut qu'exprimer sa désapprobation, mais la présence des troupes de l'Otan dans les pays frontaliers de la Russie, même limitée à quelques milliers de soldats, dont des Américains, accroît la pression des sanctions économiques occidentales.

L'ONU a massivement condamné la Russie, mais la Russie ne semble pas s'en soucier : elle n'est en aucun cas isolée, la Chine, l'Inde et une grande partie de l'Afrique n'ont pas voté pour elle. L'Union européenne (UE) parvient à rester unie. Pour une fois, elle a réagi assez rapidement. La contribution des États européens est significative : même l'Allemagne et la Belgique ont envoyé des armes et des munitions à l'Ukraine, ce qui représente un changement radical de cap. Pour la première fois, l'UE a activé sa facilité européenne pour la paix afin d'acheter des armes d'une valeur de 450 millions d'euros et des fournitures médicales d'une valeur de 50 millions d'euros pour l'Ukraine. L'espace aérien européen est fermé aux Russes, Russia Today et Spoutnik sont interdits. L'Occident a imposé des sanctions économiques d'une ampleur sans précédent : interdiction des visas, gel des avoirs des dignitaires proches du Kremlin, suspension des exportations russes vers les pays occidentaux à l'exception des diamants, du gaz et du pétrole, interdiction des banques russes du système de paiement international. La liste est longue et les implications pour la vie quotidienne des Russes et des Occidentaux risquent d'être importantes. Poutine ne s'en soucie probablement pas. La répression des opposants, le bâillonnement de la presse, la propagande et la désinformation ont atteint leur objectif. Le "régime" peut compter sur le soutien du Parlement russe, sinon les députés seraient envoyés au Goulag...

Grâce en partie à l'aide occidentale, la résistance ukrainienne est combative ; les Russes semblent stagner au nord : une colonne de chars russes s'immobilise sur la route de Kiev depuis plusieurs jours. Les Ukrainiens font preuve d'une admirable volonté de défendre leur pays, même si cela leur coûte la vie. Les pères amènent leurs femmes et leurs enfants à la frontière polonaise avant d'aller au combat, sachant qu'il est peu probable qu'ils les reverront.

Les conséquences de cette invasion seront dramatiques. Le sol ukrainien est imbibé du sang de ses enfants. Ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas fuir n'ont pas la tâche facile : ils doivent trouver de la nourriture, un accès à l'eau potable, des soins médicaux, le chauffage, un abri et un nouveau lieu de vie. Près d'un million de réfugiés sont déjà en route vers l'Europe occidentale. Selon l'ONU, leur nombre pourrait monter à 5 millions. L'admirable solidarité des Polonais, des Slovaques et des Roumains qui sont en première ligne pour les accueillir mérite d'être saluée.

Cette tragédie a fait du président Zelensky un homme d'État. Il a été élu démocratiquement dans le cadre d'un processus très équitable et transparent, les séparatistes pro-russes obtenant moins de 10 % des voix.

Poutine a révélé sa vraie nature : il est le plus pur produit du régime soviétique et surtout du KGB. Sans doute a-t-il vécu la chute de l'URSS comme l'effondrement du système qu'il avait assidûment servi et qui à son tour lui a permis de s'élever. Bon tacticien, menteur professionnel, calculateur et manipulateur redouté, il a gagné les faveurs du président Eltsine et lui a finalement succédé. Il est au pouvoir depuis 2000 et a adopté un amendement constitutionnel lors d'un référendum de 2020 qui lui permettrait de briguer deux mandats supplémentaires. Cet homme mystérieux et impénétrable a aussi un côté paranoïaque. Il estime que s'il abandonne le pouvoir, il ne pourra pas profiter d'une retraite paisible.

Suite à l'adhésion de neuf États satellites de l'ex-URSS, dont la Pologne et les États baltes, à l'UE et à l'OTAN, Poutine a exprimé un profond sentiment d'insécurité réelle ou simulée lors de la Conférence de sécurité de Munich en 2007 et du Conseil atlantique de Bucarest en 2008, qu'il assisté. Ce faisant, il essaie peut-être de cacher son désir de restaurer la domination russe sur ces États. Il trouve l'appartenance de l'Ukraine à ces deux organisations totalement insupportable, car ce pays démocratique encourage les Russes à défier sa dictature. Il a toujours dit qu'il avait besoin d'une zone tampon entre le territoire russe et l'Occident.

Le 26 février 2022, Poutine a menacé la Finlande et la Suède de "conséquences militaires" si elles tentaient de rejoindre l'OTAN. Il a maintenant appelé le gouvernement finlandais à s'engager dans une politique de non-alignement militaire, qu'il considère comme un facteur clé pour assurer la sécurité et la stabilité en Europe du Nord. Le lendemain, selon un sondage d'opinion, pour la première fois une majorité de Finlandais était favorable à l'adhésion à l'OTAN.

Après des tentatives infructueuses pour amener l'Occident à refuser l'adhésion de l'Ukraine à l'OTAN, Poutine est passé à la vitesse supérieure : l'Ukraine devrait être « dénazifiée » et « démilitarisée » et la population pro-russe du Donbass devrait être protégée d'un « génocide ». Au-delà de ce délire paranoïaque, il ne fait aucun doute que Poutine veut effacer les humiliations subies, par le sang s'il le faut.

Partout dans le monde, les réactions à l'invasion ont varié. Traditionnellement, et par souci de maintenir sa relation avec la Russie, la Chine n'a pas pris de position claire et n'a soutenu ni la Russie ni l'Ukraine. Les Anglo-Saxons ont rapidement imposé des sanctions à la Russie et fourni à l'Ukraine des armes et des munitions antichars et antiaériennes. Le 27 février, l'industriel Elon Musk télécommunications partiellement restaurées en Ukraine avec sa constellation Starlink.

L'Occident, dont la Suisse, condamne à l'unanimité l'intervention russe et bloque les avoirs russes. Pour la première fois, l'UE montre sa solidarité avec l'Ukraine. Même la Hongrie d'Orban a accepté les sanctions, car le peuple hongrois se souvient de l'agression qu'il a subie en 1956. En tant que président français, membre permanent du Conseil de sécurité de l'ONU et président tournant du Conseil européen pour le semestre en cours, Macron a espéré que les négociations prendraient le pas sur les cliquetis. Malheureusement, cela ne s'est pas produit. L'Allemagne a fait preuve de courage en maintenant fermé le gazoduc NordStream 2 dès le départ, car la moitié du gaz qu'elle importe provient de Russie via NordStream 1. La relative rareté actuelle fait grimper les prix du gaz et du pétrole, et donc de l'électricité, ce qui affecte le puits -être de notre population et de notre production industrielle, qui souffriront également de l'arrêt des importations de matières premières de Russie en raison des sanctions et d'Ukraine en raison de la guerre.

Le chancelier Scholz a vivement réagi à l'invasion de l'Ukraine le 28 février au Bundestag et a formulé une nouvelle doctrine de sécurité et de défense. Il soutient l'Ukraine, notamment en fournissant des armes. Il estime que la Bundeswehr a besoin de capacités nouvelles et robustes pour pouvoir tenir tête aux Russes. Pour cela, il travaille à la mise en place d'un fonds spécial d'investissement doté d'un budget de 100 milliards d'euros pour 2022. Il souhaite travailler avec des partenaires européens. Il investira chaque année plus de 2% du PIB dans la défense. Il veut une Europe libre et ouverte, juste et pacifique et veut la défendre.

Reste à savoir ce que Poutine fera. Il semble vouloir négocier une cessation des hostilités avec l'Ukraine. Mais quoi alors ? Attaquera-t-il les pays baltes ? Pologne? C'est peu probable, car l'OTAN devrait alors activer l'article 5 du traité de Washington, qui permet une réponse militaire. Et ce serait le début de la 4ème guerre mondiale si nous prenons la guerre froide comme la 3ème guerre mondiale. Mais finalement, rien n'est impossible, car Poutine est plus imprévisible que jamais, et épargner la vie de ses soldats et de son peuple n'est certainement pas sa priorité absolue. Il essaiera probablement de forcer tous les satellites de l'ex-URSS et des États neutres, dont la Suède, la Finlande et l'Autriche, à devenir non alignés. Pour redonner à la Russie son statut de grande puissance militaire, Poutine a sacrifié le développement économique des 20 dernières années, le cantonnant à l'exploitation des ressources naturelles et à l'exportation d'armes.

L'Europe doit rester vigilante, en appliquant le proverbe latin : « Si vis pacem, para bellum », si vous voulez la paix, préparez-vous à la guerre et faites face aux conséquences économiques de cette grave crise. Bien que les approvisionnements en gaz paraissent sécurisés depuis l'Algérie, le Qatar, etc., de nombreuses activités industrielles seront arrêtées en raison des pénuries de métaux, de matériaux et de techniciens russes ou ukrainiens. L'arrêt des lancements de satellites européens par les fusées Soyouz depuis Kourou pose problème, notamment pour l'Armée de l'Air et l'Agence spatiale françaises dans l'attente du lancement d'un satellite d'observation de la Terre et de l'élargissement de la constellation Galileo. L'Europe attendra son service de navigation crypté et sécurisé pour les gouvernements et les militaires.

Accepter un statut neutre pour l'Ukraine reviendrait à ignorer le droit des peuples à l'autonomie, cela reviendrait à se préparer à l'assujettissement de l'Europe. Il faut aider les Ukrainiens à stopper voire repousser au mieux les Russes pour qu'ils puissent négocier en position de force. Les Russes causent de gros dégâts avec leurs bombardements, mais le moral de leurs troupes semble au plus bas et leur offensive ne progresse pas partout comme prévu.

La 4ème guerre mondiale a commencé à Munich en 2007. Nous devons en tirer les conclusions, car il est grand temps que nous reconnaissions que notre démocratie est menacée. Il doit y avoir une défense européenne au sein de l'OTAN, c'est-à-dire un commandement politique et militaire qui suppose l'union politique, l'indépendance et l'autonomie européennes. Les politiques en parlent depuis 72 ans, mais à part de Gaulle, nos dirigeants n'ont rien fait de sérieux pour que cela se produise. Depuis l'invasion de l'Ukraine, la plupart de nos concitoyens ont pris conscience de l'urgence d'une défense européenne. Faisons campagne au sein du S€D pour exhorter les Européens à demander à nos représentants politiques de changer cela.


Jean Marsia est un colonel à la retraite de l'administration militaire belge et président de la Société européenne de défense INPV (S€D). Il est également fédéraliste européen et membre du Comité fédéral de l'UEF.

C'est là que j'ai appris Jean Marsia connaître et apprécier. Je suis donc très heureux qu'il écrive également des articles sur le blog de Kümmerle.

2 commentaires sur “L'assujettissement de l'Ukraine serait un signe avant-coureur de l'assujettissement de l'Europe ! »

    1. Javier, je suis tout à fait d'accord avec toi là-dessus. Un État fédéral est la condition préalable à des forces armées européennes communes. Sans cela, l'OTAN est la seule bonne chose. Et avec elle l'OTAN, un élargissement nécessaire.

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